L’injonction paradoxale

L’injonction paradoxale est un message émis par une personne dominante, qui comporte deux affirmations incompatibles.

Elle précipite celui qui reçoit ce type de message dans une aporie aliénante.

pdf-icon Le double lien (Gregory Bateson Théorie et modèle du double lien) 

L’injonction paradoxale ? On en parle beaucoup, mais qui sait de quoi il s’agit ? Voici une introduction à l’une des techniques les plus anciennes de conduite du changement. Elle a beaucoup fait pour sa mauvaise réputation.

1. Message comportant deux affirmations incompatibles, émis par une personne dominante : p. ex. l’injonction à un enfant d' »être spontané ».
2. Utilisation de cette situation avec une visée psychothérapique dans certains états anxieux (V.E. Frankl, 1960).

De tels ordres contradictoires en soi suscitent une situation intolérable de double lien, tenue par certains pour responsable d’une évolution schizophrénique (G. Bateson et l’école de Palo Alto).
Ainsi, l’injonction, souvent formulée avec humour, à un hypocondriaque, d’essayer d’avoir une crise cardiaque, peut provoquer chez lui un véritable travail cognitif, source possible de distanciation, voire de dérision du patient par rapport à ses craintes. Souvent utile dans les phobies simples, ce procédé ne peut être envisagé que sous réserve d’une connaissance suffisante de la personnalité du patient.

« Si tu ne fais pas tes devoirs, tu n’auras pas de dessert. » Voilà l’enfance de toute manipulation. Obtenir ce que l’on veut d’une personne sans appel à son libre arbitre. Bienvenue sur les terres de l’injonction paradoxale.

Un mécanisme diabolique

Injonction paradoxale ? Placer une personne entre deux obligations contradictoires. L’une est consciente, l’autre non. Toute la puissance de la technique vient de cette partie inconsciente. En jouant sur elle, on court-circuite le libre arbitre de la personne. On obtient d’elle ce qu’elle ne « veut » pas faire.
Pour cela, on utilise ce à quoi une personne tient le plus. Par exemple son sens de l’honneur, l’amour qu’elle éprouve pour vous, le respect qu’elle doit à ses parents, sa peur de la mort, des souris ou de perdre son emploi…
1984, d’Orwell, parle d’injonction paradoxale. Elle est consubstantielle au totalitarisme. En particulier, le totalitarisme exige qu’on l’aime spontanément !
Ce qui équivaut à faire disjoncter notre raison. Et à nous transformer en machine.

Obtenir l’impossible

Un avocat m’a parlé du cas suivant. On demande à un manager d’augmenter la rentabilité de son unité par réduction de coûts. Impossible de refuser, sous peine (implicite) de perdre son emploi ou d’être mal noté. Plus il fait d’économies, plus les choses empirent. Épuisement à la tâche, et suicide.
L’injonction paradoxale rend possible de demander l’impossible. Depuis Enron, elle fait des merveilles pour l’entreprise.

Quelle est la motivation de l’acte héroïque ? L’équipe, vous disent les militaires. Enron pensait différemment. Pour cette société, la performance était individuelle. Et, pour stimuler cette performance, il fallait licencier le bas de son classement.
Le mur de Berlin venait de tomber. L’économie de marché prenait possession du monde. Enron était son unité avancée. Pendant 10 ans, Enron a fait l’admiration des universitaires. Et une faillite frauduleuse. Ce qui n’a pas été le cas de ses techniques de stimulation. On les a adaptées. La peur du licenciement n’était pas nécessaire. N’importe quelle punition dégradante a le même effet. C’est ainsi qu’elles se sont répandues en Europe, où le licenciement est mal vu.
Est-ce pour cela que l’on parle maintenant de « souffrance au travail » ? Et de suicides ? Alors que durant les trente glorieuses on trouvait le travail ennuyeux ?

La responsabilité, antidote à l’injonction paradoxale

Pas plus qu’Enron, un régime gouverné par la terreur n’est durable. L’injonction paradoxale n’a qu’un temps. A moins de vouloir faire une fortune rapide, cette technique n’est pas recommandée.
En outre, elle peut être involontaire. Un subalterne peut mal interpréter ce qu’on attend de lui. Et se tuer à la tâche par erreur. Ce qui vaudra des ennuis à son chef. Danger, donc. Et attention. Notre crise se prête à l’injonction paradoxale. Car elle nous pousse à demander l’impossible.

Comment éviter l’injonction paradoxale ? Responsabilité

Quand on donne des ordres, être responsable, c’est s’assurer que ce que l’on demande est possible. Si ce n’est pas le cas, il faut chercher une autre façon de faire, aussi efficace et moins dangereuse. Quand on reçoit des ordres, être responsable, c’est s’assurer que l’on est capable de faire ce qui est demandé.  C’est dire comment on va s’y prendre et de quels moyens on a besoin pour cela.

Et l’on peut faire d’une pierre deux coups. C’est le contrat (écrit ou non). Chacun s’engage dans le projet, en connaissance de cause. Il est responsable.

Que retenir ?

L’idée clé ici est celle de contrat. Ne jamais s’engager dans quoi que ce soit sans savoir précisément comment réussir. Attention au tacite. Il tue.
Et un exercice, pour finir. Qui nous a appris à aimer les desserts, les cadeaux, l’argent, les jeux vidéo ou la télévision ? Quelle était son intention, à votre avis ?

Références

  • L’histoire d’ENRON : EICHENWALD, Kurt, Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.
  • L’injonction paradoxale s’appelle « double bind » en anglais depuis qu’elle a été étudiée par Gregory Bateson. Il en a fait une cause de schizophrénie. BATESON, Gregory, Steps to an Ecology of Mind (Morale and National Character), The University of Chicago Press, 2000.
  • Aimer le totalitarisme : WATZLAWICK, Paul, Les cheveux du baron de Münchhausen, Seuil, 1991.

Bulletin 121 Juillet 2012 – par Martine Massacrier

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Du paradoxe à la folie relationnelle…

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Le paradoxe n’est pas à la base une notion de psychologie mais appartient plutôt au domaine de la logique, de la philosophie, voire de l’épistémologie. Il se définit par la juxtaposition de deux affirmations incompatibles, donc qui logiquement devraient mutuellement s’exclure. L’oxymore, forme littéraire juxtaposant un substantif et un adjectif opposé en donne une idée : ainsi on trouve en poésie « les soleils noirs de la mélancolie » (G de Nerval) ou encore « Un merveilleux malheur » chez Cyrulnick. Ceci pour les paradoxes énoncés, mais le paradoxe ne se limite pas, loin de là au discours : on peut avoir une attitude paradoxale, une demande paradoxale ou encore peut-il y avoir paradoxe entre nos affirmations et nos actes et même entre ce que nous énonçons verbalement et ce que nous montrons dans notre gestuelle ou mimique. Bref le paradoxe peut se glisser partout.

Le paradoxe apparaît pour la première fois dans le  domaine de la psychologie avec l’école de Palo Alto qui voit dans une certaine forme de communication paradoxale dans les familles les origines de la schizophrénie. Il repère en effet que dans les familles dont l’un des membres est schizophrène, il existe entre les membres et plus particulièrement à destination du membre malade une forme récurrente de telles communications. On connait le modèle du  « double bind » (double lien ou double contrainte, encore appelé « injonction paradoxale ») qui se théorise ainsi :

– Deux injonctions sont faites de telle sorte qu’elles s’excluent mutuellement.

– Le récepteur est dans un lien d’étroite dépendance à l’émetteur des injonctions

– Le récepteur n’a aucun moyen de se soustraire à l’injonction, ni de la remettre en question en dénonçant par exemple son absurdité.

Le célèbre exemple du barbier militaire  recevant l’ordre de « raser tous les soldats qui ne se rasent pas eux-mêmes  et seulement ceux là » en est une bonne illustration. La « question qui rend fou » est alors : doit-il se raser lui-même ? S’il ne se rase pas, il entre dans la catégorie des « gens qui ne se rasent pas eux-mêmes » et à ce titre doit se raser pour obéir aux ordres de ses supérieurs, mais dès qu’il pose le rasoir sur lui il bascule dans la catégorie de ceux qui se rasent eux-mêmes et se trouve de fait en désobéissance avec l’ordre donné. On comprend vite que c’est un style de dilemme insoluble dans lequel quoi que l’on fasse, rien ne pourra être satisfaisant et à quel point ce blocage peut devenir poignant lorsque l’on quitte le jeu d’esprit pour se trouver sur le terrain des enjeux vitaux. Imaginez un instant que votre survie tienne à la résolution d’un paradoxe !

Quel est alors l’effet produit par le paradoxe sur le récepteur de celui ci ?

Pas forcément pathologique, loin de là. L’humour use et abuse du paradoxe, et il y a même au cours du développement des paradoxes évolutifs, tel que celui de l’espace transitionnel  défini par Winnicott  se situant « ni dedans ni dehors » mais essentiel pour amorcer le premier décollement de la mère.

Le paradoxe par contre peut devenir extrêmement pathologique lorsqu’il attaque la pensée, la paralyse. De ce blocage de la pensée, on peut avoir un aperçu fugace et extrêmement temporaire justement en se tournant vers l’humour, et en faisant référence à ce micro « blanc » de la pensée, cet arrêt qui surgit lorsqu’une chute inattendue vient clore une bonne blague, arrêt de la pensée dans ce cas rapidement dissipé par le rire. Là, on sait que c’est une blague, un effet de style visant à produire du comique, mais lorsque le paradoxe touche des domaines bien plus cruciaux, et surtout ne se résout pas, lorsqu’il se répète comme unique forme de communication ou presque, bref lorsque la paralysie de la capacité de penser est durable, on peut facilement imaginer l’état de stupeur et de déstabilisation qui en découle. Alors on va tenter, parce que c’est vital, de trouver une issue, de résoudre le paradoxe que Racamier compare à un anneau de clef dont chaque extrémité renvoie inéluctablement à l’autre dans un mouvement sans fin.

Trois attitudes sont  possibles :

– Une recherche éperdue de la solution au prix d’une activité mentale effrénée, compulsive,  à la recherche du détail, du petit « truc » qui permettrait de s’en sortir,  activité qui risque fort de s’avérer aussi interminable qu’infructueuse, dans la mesure où dans le paradoxe un terme renvoie inexorablement à l’autre. Pas d’issue possible, pas de solution, la pensée même suractivée se voit alors paralysée dans son activité créatrice, résolue à tourner sur elle-même sans fin.

– Un abandon total de cette même recherche, on « baisse les bras », on ne cherche plus à comprendre et on se soumet bêtement à tout et n’importe quoi.

– A l’inverse on peut aussi tomber dans une hyperactivité fébrile qui a essentiellement pour but d’oublier le fond du problème et le désarroi auquel il renverrait si on le voyait en face.

On aurait donc tendance à penser, comme le postulent les tenants de l’école de Palo Alto, qu’un enfant soumis  de manière répétitive et prolongée aux microtraumatismes que représentent les paradoxes a effectivement toutes les chances de devenir « fou », surtout quand ces paradoxes proviennent d’un entourage qui lui est vital et dont il est totalement dépendant.

Dans cette même lignée, on peut citer les études faites sur la « communication déviante » comme facteur étiologique de la schizophrénie et autres pathologies mentales. La communication déviante est une forme de communication vague, ambigüe, floue et illogique, qui serait à la base une perturbation de l’attention conjointe et de la production de sens ayant un impact sur le développement émotionnel et cognitif des enfants. L’attention conjointe est une focalisation de l’attention de deux personnes, par exemple l’enfant et le parent sur un intérêt commun partagé et accompagné de manifestations de ce partage d’intérêt (échanges de regards, de propos, de sentiments…). Le prototype en est bien sûr les premiers regards mère/enfant où le regard se déplace de la fascination mutuelle en miroir vers un objet extérieur, où l’on peut alors voir l’enfant suivre le regard de la mère et inversement. Cette attention conjointe est suivie par  l’interaction conjointe, dans le jeu par exemple. L’acquisition ultérieure du langage et de l’attention prendrait appui sur ces premiers échanges.

Il semblerait qu’il y ait de manière indiscutable  une corrélation entre ces perturbations de la communication familiale et la schizophrénie ou d’autres troubles psychiatriques, même si ceci semble être  une condition nécessaire mais non suffisante.

Ce qui est sûr c’est qu’on observe très souvent le couple communication paradoxale (ou déviante ou tout simplement pervertie dans son rôle) / troubles mentaux. A partir de là, on peut évoquer leur lien, mais est-ce une raison pour en déduire un lien de causalité ? En clair est-ce la communication qui crée la maladie ou l’inverse ? Pour R. Roussillon, de telles distorsions de la communication ne sont pas forcément à l’origine des troubles , mais bien plutôt le symptôme visible, sorte de « marque de fabrique » d’un type de relation globale bien particulière marquée par la totale dépendance réciproque.

Le paradoxe n’a guère inspiré les psychanalystes jusqu’ici à part quelques uns, mais non des moindres  parmi lesquels nous citerons Harold Searles, Daniel Anzieu , René Roussillon et Paul Claude Racamier. Nous allons tenter de citer ici quelques uns de leurs apports, en particulier un certain nombre de formes que peut prendre cette forme de communication particulièrement tordue :

– La disqualification : C’est la non prise en compte du désir de communiquer de l’autre, de son opinion. C’est la « fin de non recevoir », mais une fin de non recevoir bien particulière dans la mesure où la communication n’est pas rejetée (ce qui impliquerait sa prise en compte, ne serait-ce que pour la nier ou la combattre), n’est pas discutée, de fait elle n’est tout simplement pas entendue. Elle est  « annulée », on fait comme si elle n’était jamais advenue. Plusieurs tactiques sont possibles : soit ne pas entendre (ou faire semblant de n’avoir rien entendu), soit ne pas écouter ostensiblement, soit ne pas répondre et continuer sur sa lancée sans tenir le moins du monde compte de ce qui vient d’être dit par ailleurs, soit changer brusquement de sujet, soit encore énoncer dans la phrase qui suit ce qui va rendre totalement caduque ce qui vient d’être dit, tout en l’ignorant. A noter qu’il est tout à fait possible de se disqualifier soi-même ce qui pourrait se résumer par la

 phrase « fais comme si je n’avais rien dit ». Il s’agit de réduire à néant la communication de l’autre et au-delà l’autre tout entier dans son existence et son altérité. C’est d’ailleurs très souvent ce qui est perçu de façon intuitive par celui qui en est la victime, le sentiment que l’on est nié jusque dans son droit à l’existence.

– La mystification est une forme particulière de disqualification  qui porte sur les affects et les sensations. Le but de cette disqualification de la perception de l’autre est de la remplacer par la sienne propre. D Anzieu en donne un exemple devenu célèbre : une mère donne le bain à deux filles. Pour que l’eau soit à la bonne température lorsqu’elle baignera la deuxième, elle donne le premier bain à une température nettement trop élevée à la première. Face aux protestations de cette dernière, il lui était répondu que non, l’eau  n’était pas trop chaude, elle était parfaite, c’était pur caprice de sa part…jusqu’à ce que la pauvre petite soit victime d’une syncope ! Le message est toujours le même : « je sais mieux que toi ce que tu dois ressentir, penser, etc… »

Parmi les autres particularités de cette communication distordue, on peut aussi citer :

– L’alternance de stimulation /frustration des besoins, voire de création de besoins pour mieux les frustrer par la suite. H Searles cite le cas de ce père qui décide de s’acheter une belle voiture  et en parle longuement à sa fille en lui faisant miroiter qu’elle pourra la conduire, s’en servir, etc….chose qui ne lui serait jamais venu à l’idée spontanément. Lorsqu’ultérieurement elle en manifeste le désir, c’est pour se voir regardée avec effarement comme si sa demande était scandaleuse et totalement inopportune. On peut aussi citer l’exemple de cette mère qui incite son enfant à venir lui faire un câlin, et dès qu’il s’approche le repousse avec gêne comme s’il avait fait quelque chose d’incongru.

– Bien sûr le classique : je te dis quelque chose je te montre l’inverse sur le plan non verbal ou dans les actes, etc…

– Et de même des changements imprévisibles d’humeur et de comportement de manière (et c’est important) totalement injustifiée. C’est Dr Jeckill et Mr Hyde, où souffle alternativement le chaud et le froid sans qu’aucune explication ne puisse être donnée sur cet étrange changement de comportement dont le récepteur risque fort de se demander longtemps ce qu’il a bien pu faire pour déclencher çà….en vain, tout autant qu’il est vain de s’évertuer à tenter de résoudre un paradoxe.

– Et enfin toujours au nom de l’indifférenciation psychique, l’induction chez l’autre d’états psychologiques ne lui appartenant pas mais déniés chez l’émetteur qui les met ainsi à distance. Ceci ayant été largement développé dans un bulletin précédent (« identification projective »), nous n’y reviendrons pas ici.

On voit assez rapidement que le but du paradoxe étant de faire cohabiter les contraires, outre la confusion qu’il opère chez les individus, son rôle est essentiel comme arme anti séparation, anti différence, anti altérité et anti conflit. Il est donc avant tout au service de la confusion entre les êtres et au maintient à tout prix d’une relation symbiotique.

Un paradoxe bien particulier mérite d’être cité : « celui de se sentir coupable de ce qu’on nous a fait ».

Lorsqu’on observe comme dans un des exemples précités une mère qui séduit puis repousse son enfant, on peut supposer que cette communication paradoxale fait suite à des « traitements paradoxaux » plus précoces tels que donner le sein quand l’enfant veut dormir, le changer quand il a faim….De telles situations sont le fait d’un environnement primaire inadapté aux besoins du nourrisson, mais ceci malheureusement à une époque où règne naturellement la confusion des limites entre soi et non soi, soi et environnement,  de telle sorte que c’est le bébé qui va s’attribuer la responsabilité de ces mauvais traitements dus de fait à l’entourage . Ceci est à l’origine d’un noyau de culpabilité précoce d’où risque de résulter ultérieurement une image de soi très négative, qui de fait n’est pas la sienne.

Dans le même ordre d’idée, on peut citer le « paradoxe de l’amour destructeur » : là l’enfant va se persuader que si sa mère refuse son amour, c’est que celui-ci est destructeur, ce qui risque fort de brouiller chez lui les limites entre l’amour et la haine ou du moins l’amour et la destructivité et rendre impossible l’accès à l’ambivalence.

Le brouillage des limites soi/l’autre, associé au fait que prendre la responsabilité, s’attribuer la cause de ce qu’en fait on subit est un des moyens de défense les plus basiques qui soit peut donner lieu à tout un système de défenses qui sont elles-mêmes par essence paradoxales comme se tuer pour ne pas être anéanti, combattre le vide psychique en créant du vide (ne pas manger, ne pas apprendre, ne pas penser….), attaquer le lien par peur de le perdre, devenir coupable réellement pour apaiser une culpabilité latente, ou encore redouter plus que tout la survenue d’un évènement qui est de fait déjà arrivé il y a longtemps. Toutes ces défenses ont pour but de prendre la maîtrise de ce que de fait on ne peut que subir, renverser le passif en actif, plus supportable.

Autre point important de ce type de relation : le conflit et l’ambivalence n’ont pas droit de cité, ce qui revient, ajouté au reste, à totalement désorganiser le monde affectif ne laissant comme unique solution pour survivre que de rester en symbiose étroite avec l’objet : l’objectif est atteint, la séparation est impossible, il y a inclusion réciproque de l’un dans l’autre, brouillage des limites entre les individus, et interdit d’autonomisation.

Nous l’avons vu tous ces signes ne sont pas la cause mais la conséquence d’un mode de fonctionnement très particulier appelé par Racamier « paradoxalité » fonctionnement d’essence incestuel et donc forcément narcissique.

Quelles sont donc alors les règles de fonctionnement de ces « familles à transaction paradoxales » ? (Decobert 1986) :

Tout se joue au niveau du déni de l’altérité de l’autre. La communication paradoxale sert de fait à masquer la relation d’emprise mutuelle qui prend la place d’une relation normale respectueuse de l’altérité de l’autre. Tout ce qui peut de près  ou de loin évoquer la différence, l’altérité est exclu.  Racamier définit la paradoxalité comme « l’art de la relation dans la non relation et la non relation dans la relation ». Le narcissisme individuel est violement attaqué au nom d’une sorte de « narcissisme de groupe », défensif contre l’ambivalence, l’altérité, le conflit, la séparation, et le deuil. La mentalisation est également fortement attaquée ce qui donne des familles dont les individus ont une forte propension aux passages à l’acte, aux addictions, aux troubles psychologiques (schizophrénies, anorexies…) et aux somatisations.

La famille est comme une gigantesque pieuvre avec un corps commun d’où partent des individus-tentacules qui ne sauraient vivre sans être reliés au corps groupal. De fait tout est à envisager comme commun, les défenses, la mentalité, le fonctionnement, et même les symptômes dans la mesure où le porteur de symptôme est celui qui a été désigné pour porter le symptôme de la pathologie familiale. Le groupe fonctionne sur le mode de l’ « engrènement » (Racamier 1992) où « le vécu d’une personne se branche directement, sans intermédiaire psychique sur le vécu et sur l’agir de l’autre ». Les défenses quant à elles ne visent en rien des pulsions individuelles interdites mais sont une forme de collusion groupale à l’encontre de la différenciation des individus qui représente le summum de l’angoisse catastrophique pour chacun. Les schémas et rôles classiques sont réfutés au profit de rôles totalement imaginaires où chacun peut représenter n’importe qui : nous avons vu l’enfant-symptôme,

 on peut tout autant trouver l’enfant-parent, l’enfant-héros familial, l’enfant bouc- émissaire ou l’enfant  désigné pour remplacer un être disparu et idéalisé du passé dont on n’a pu faire le deuil  (un autre enfant, un aïeul…). En découlent tout un réseau d’identifications aussi aliénantes que fascinantes dans lesquelles il est facile de perdre le peu d’individualité qui reste. Les collusions sont la règle, telle la « communauté du déni » (Kaës) ou déni partagé de la fonction paternelle, déni de la différence des sexes et des générations, de la différence tout court,  de l’ambivalence et des conflits en particulier.

Il va de soi que c’est dans de tels cas que la thérapie familiale est des plus indiquées….sauf qu’il faut que la famille toute entière accepte au moins de jouer le jeu, enfin de participer, même si l’affrontement du système à la guérison incarnée par le ou les thérapeutes risque d’être rude. Mais le plus souvent c’est un individu isolé qui vient pour un symptôme, un mal être, sans avoir le moins du monde conscience de la toile d’araignée dans laquelle il est pris et qui le dirige à son insu pour ne pas dire qui pense à sa place après lui avoir lavé le cerveau. C’est là où il est donné d’observer   dans toute sa splendeur le paradoxe de la culpabilité : celle d’abandonner (donc de détruire) un système qui l’a détruit.


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