Un « Dieu inconscient »

Pour le psychiatre Frankl, un « Dieu inconscient » habite chacun de nous

C’est un fait qu’au contraire du « ça » – qui est dépendant des pulsions – le moi est par essence un être responsable, mais cela ne veut nullement dire, loin s’en faut, que ce moi responsable ne serait responsable qu’envers lui-même. Être libre est peu de chose, n’est rien si l’on ne sait pas pour quoi faire. De même, être responsable n’est pas tout, si l’on ne sait pas devant qui, ni devant quoi exercer sa responsabilité.Pas plus donc qu’on ne peut, des pulsions (autrement dit du « ça ») faire dériver la volonté (autrement dit le moi), on ne saurait faire dériver du vouloir le devoir (autrement dit le sur-moi). Rappelons-nous, en effet, le joli mot de Goethe : « Tout vouloir n’est jamais qu’un vouloir, quand en fait nous avons un devoir. »

Le devoir est toujours, d’une façon ou d’une autre, présupposé avant tout vouloir. Le devoir se situe ontologiquement avant le vouloir. De même, exactement, que je ne peux répondre que si je suis interrogé, de même, donc, que toute réponse implique un

« à qui », « à quoi », et que ce « à qui, à quoi » précède nécessairement la réponse elle-même, de même la question : « Devant qui, devant quoi ? » est-on toujours responsable est antérieure à la responsabilité elle-même. Mon devoir m’est nécessairement tracé à l’avance, dans la mesure où je dois vouloir.Derrière le sur-moi de l’homme on ne trouve pas le moi d’un surhomme. On trouve bien plutôt en amont la conscience, le « Toi » qui est Dieu. Car jamais, au grand jamais la conscience morale ne pourrait être un ordre dicté par l’immanence : Elle répond bien plutôt à l’appel que prononce le « Tu » de la transcendance.

Ni un sur-moi, ni un moi idéal ne pourrait ici être efficace s’il venait de moi, s’il n’était qu’un modèle que j’aurais seul formé, s’il ne m’était pas en quelque manière donné, fourni à l’avance. Jamais cette conscience ne pourrait agir sur moi s’il n’y s’agissait que de ma propre invention.

Extrait du chapitre 5 : la transcendance de la conscience morale.

 

 

Dans une seconde phase de son développement, l’exposé des principes de l’analyse existentielle a entrepris de pénétrer dans les arcanes de la spiritualité inconsciente. En tant que logothérapie, sa contribution a consisté à ajouter au psychisme – unique objet jusque-là de la psychothérapie – le plan spirituel. Ceci nous a ainsi appris à discerner le spirituel au sein de l’inconscient, c’est-à-dire, en quelque sorte, à discerner le logos inconscient. À côté du « ça » (autrement dit, des pulsions), s’est ajoutée une nouvelle découverte, l’inconscient spirituel. Avec cet inconscient spirituel – qui est le propre de l’homme, et essentiellement spécifique du moi – se sont révélées les profondeurs inconscientes où, sur le plan existentiel, s’effectuent précisément les vrais choix. Ceci a, ni plus ni moins pour conséquence, qu’outre la conscience de la responsabilité — autrement dit, la responsabilité consciente — il existe aussi, nécessairement, une responsabilité inconsciente. En découvrant l’inconscient spirituel, l’analyse existentielle échappe au danger auquel succombe la psychanalyse, évitant, à l’encontre  de  cette  dernière,  de chosifier en « ça » et de dépersonnaliser l’inconscient, échappant en somme au danger inhérent à elle-même. […].Mais au troisième stade de son développement, l’analyse existentielle a découvert chez l’homme, avec l’inconscient spirituel, une sorte de religiosité inconsciente – au sens d’une relation inconsciente à Dieu -, une relation à la transcendance, qui semble bien immanente à l’homme, quoique souvent à l’état latent. Ainsi, d’une part, avec la découverte de l’inconscient spirituel, le moi (domaine du spirituel) se découvre derrière le « ça » (domaine de l’inconscient) ; d’autre part, avec la découverte de la religiosité inconsciente, c’est derrière le moi ‘ immanent, le « toi » transcendant qui apparaît. Si de la sorte, le moi s’était révélé comme également du domaine de l’inconscient, voire l’inconscient en tant que du domaine aussi du spirituel, désormais cet inconscient spirituel se révélait comme étant aussi du domaine du transcendant.
Extrait du chapitre 6 : La religiosité inconsciente.

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