La méditation comme antidote

par Philippe Jost , Benoît Merlin

Hors de toute croyance, la méditation s’est imposée comme un remède à une époque effrénée et ouvre de nouveaux horizons thérapeutiques.

Méditer pour se soigner. Ou comment solliciter son « guérisseur intérieur », comme le qualifie le docteur Frédéric Rosenfeld, médecin psychiatre à la clinique Lyon Lumière et auteur de « Méditer, c’est se soigner » (Les Arènes, 2007).

Dans les traditions orientales, la méditation est une médecine du corps et de l’esprit. En Occident, elle a longtemps été exclue des cabinets médicaux, rejetée par les tenants du tout-antibiotique, réfractaires aux méthodes « douces ».  Aujourd’hui, les scientifiques apportent la preuve qu’elle influe sur le cerveau et met en œuvre des mécanismes curatifs ou préventifs. Comment ? En faisant de chacun de nous un véritable sportif de l’esprit, capable de connaître et de vivre, sinon de maîtriser : son cerveau, ses émotions, ses peurs et ses angoisses, sa capacité à poser volontairement son attention sur tout ce qui compose l’expérience de l’instant présent. Ce qui nous permet d’adopter une posture mentale apte à résister à l’excès de stress, véritable fléau du xxie siècle. En trente ans, les techniques millénaires de méditation pratiquées en Inde ou en Asie ont pénétré les sphères de la vie publique – hôpitaux, écoles, universités, prisons – et privée. Il aura fallu des siècles pour qu’on redécouvre l’art laïque de « regarder passer ses pensées ».

DU ZEN CONTRE LES ZIGZAGS DE L’EXISTENCE

Cheminer le long de cette voie intérieure ne fut pas un long fleuve tranquille. En février 1968, les Beatles furent raillés par les médias pour leur pratique de la méditation transcendantale. Que faisaient les Fab Four dans un ashram à Rishikesh ? Qui était cet étrange gourou indien, Maharishi Mahesh Yogi, qu’ils vénéraient ? La méditation était alors perçue comme une fuite du réel, une variante ésotérique des paradis artificiels. On commençait à parler de bien-être, mais de là à lui imaginer des vertus curatives…

Aujourd’hui, l’Occident redécouvre les bienfaits de l’intériorisation, du sentiment « d’enstase ». A l’heure d’une société dite « 2.0 », prônant le virtuel, s’affichant sous avatar, courant à la cadence des clics, tout va trop vite. Dans cette course au plus pressé, la méditation apparaît comme une alternative salvatrice : prendre le temps, dans nos vies surbookées, de vivre le moment présent, en pleine conscience. L’instant comme antidote à l’emballement. Visionnaire, Platon le faisait déjà remarquer à sa manière dans sa « République » : « Rien des choses humaines n’est digne d’un grand empressement. » Plus tard, Blaise Pascal déroulait la même partition pianissimo dans ses « Pensées » : « Quand je m’y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. »

Quels que soient leurs noms – zazen, méditations vipassana, transcendantale, pleine conscience – et leurs techniques – méditation du rire, ou des pleurs, maîtrise de la montée de Kundalini et même méditation orgasmique –, qu’elles soient laïques ou religieuses, ces pratiques « zen » permettent de démêler les zigzags de nos existences. L’alchimie est simple : apaiser l’esprit pour relâcher le corps, comme l’explique le philosophe André Comte-Sponville : « Méditer, c’est d’abord s’offrir quelques minutes de présent pur, donc – puisque le présent ne cesse jamais d’être présent – d’éternité. Cela, que la philosophie m’avait aidé à comprendre, la méditation l’a rendu plus vivant, plus incarné. Elle m’a aussi rendu plus sensible au corps que je suis – et non au corps que j’ai –, à sa posture, à sa respiration, à ses sensations… Spirituellement, cela fait du bien. Physiquement aussi, je n’ai plus que très rarement mal au dos. Enfin, j’ajouterai que la méditation m’a aussi appris à ne plus rêver ma vie, à accepter sa banalité, sa pauvreté, ce qu’elle a bien souvent de décevant – surtout quand on en attend quelque chose ! » Réfléchir implique de penser à quelque chose, tandis que méditer consiste à être ouvert à tout ce qui se passe, aux sensations et aux émotions qui nous traversent. « La philosophie est du côté des idées. La méditation, du côté des sensations. La philosophie est un combat. La méditation, une paix. La philosophie est un travail. La méditation – c’est son paradoxe – est à la fois un exercice et un repos », observe le philosophe, convaincu qu’il s’agit là d’un ticket gagnant.

LA PLEINE CONSCIENCE, VOIE DE LA LIBÉRATION

La méditation s’est imposée comme la nouvelle respiration des sociétés essoufflées. Un phénomène planétaire : en 2009, vingt millions de pratiquants aux Etats-Unis selon le quotidien américain « USA Today ». Deux fois plus que dix ans auparavant. 20 à 30 % d’adeptes en plus chaque année en France depuis dix ans, dont 60 % de femmes. Avec, en tête, le tsunami de la « pleine conscience » (Mindfulness), une méditation laïque, mariage des neurosciences et du bouddhisme qui, épurée de ses attributs religieux, ne cesse de faire des émules chez les scientifiques et les médecins. Un outil de plus dans la trousse à pharmacie. Concrètement, comment agit-elle ? Selon le docteur Frédéric Rosenfeld, « méditer mobilise le système autonome parasympathique, source du calme, à l’opposé du système sympathique, qui est responsable du stress. Le cœur ralentit, la tension artérielle baisse, la transpiration diminue, la salivation augmente, la digestion s’opère. Les effets de cette activation parasympathique sont considérables, notamment sur le système immunitaire. »

La solution se trouvait sous nos yeux, depuis 2 600 ans. Chez les moines bouddhistes, cette notion de pleine conscience désigne l’attention que l’on accorde à ses pensées au moment présent, elle est une voie directe vers la libération. Docteur en biologie moléculaire, diplômé du prestigieux MIT et fondateur de la Clinique de réduction du stress du centre médical de l’université du Massachusetts, Jon Kabat-Zinn va l’exporter sur le terrain des thérapies cognitives. Etudiant le zen auprès d’un maître coréen, Seung Sahn, l’inventeur de la Mindfulness s’intéresse dès le début des années 1970 aux interactions du corps et de l’esprit. Son idée ? « Intégrer la méditation dans la pratique clinique », une méthode s’inspirant à la fois du zen, du yoga et du vipassana, consistant avant tout à développer une attention, instant après instant, dans le présent. En bref, une pratique méditative « allégée », baptisée MBSR (Mindfulness Based Stress Reduction), « réduction du stress basée sur la pleine conscience ».

Les résultats se révèlent spectaculaires : en ciblant le stress, cette nouvelle pratique permet de lutter contre les états anxieux, les douleurs chroniques, les séquelles psychologiques et les effets secondaires du traitement des maladies cardio-vasculaires, du sida et du cancer. Elle s’étend également au traitement des chocs postopératoires, au syndrome post-traumatique et à l’hyperactivité des enfants. Depuis trente ans, près de 20 000 Américains en ont bénéficié pour accompagner des traitements de troubles aussi divers que des problèmes cardiaques, des douleurs chroniques, des dysfonctionnements gastro-intestinaux, des migraines, de l’hypertension artérielle, des troubles du sommeil, de l’anxiété ou de la panique. « Nos recherches ont montré que huit semaines de méditation de pleine conscience, à raison de trente minutes par jour, suffisent pour que le cerveau mette en place des mécanismes réparateurs et préventifs qui font baisser la tension artérielle et chuter le stress. Mais pas seulement. Une étude montre qu’elle renforce l’action de la lampe à ultraviolets sur le psoriasis : ceux qui méditent pendant les séances guérissent quatre fois plus vite que les autres. Une autre étude a été menée chez des patients qui risquent des attaques cérébrales parce que leurs artères sont remplies d’athéromes. Les plaques de cholestérol ont commencé à fondre après six mois de méditation ! Comment ? La méditation réduit la sécrétion de cortisol et d’adrénaline (responsables de l’accumulation d’athéromes). Une autre étude montre que les femmes qui méditent ont des niveaux plus élevés de cellules immunitaires contre les tumeurs du sein », s’enthousiasme Jon Kabat-Zinn face aux promesses thérapeutiques de la méditation.

Forte de ses succès, la MBSR est aujourd’hui enseignée aux étudiants dans 29 facultés de médecine à travers les Etats-Unis. « Par son action sur le stress, la méditation pourrait jouer un rôle essentiel dans la prévention et la guérison de nombreuses pathologies », concluait le biologiste lors d’un colloque consacré au concept révolutionnaire de « plasticité du cerveau », réunissant plusieurs scientifiques de renommée internationale autour du dalaï-lama, en 2005 à Washington.

Pour percer le secret de la Mindfulness, Richard Davidson, professeur de psychologie et de psychiatrie à l’université du Wisconsin, a enregistré l’activité du cerveau en temps réel. Il a observé que le fait de méditer régulièrement augmentait l’activité de la partie antérieure du cerveau (le cortex préfrontal), surtout à gauche, où elle est associée à la gestion des émotions positives, renforçant par ricochet les défenses immunitaires. Après deux mois, un test de vaccination révélait une production d’anticorps bien supérieure chez les sujets ayant pratiqué la méditation de manière régulière que chez les autres. Dans une autre étude, publiée en novembre 2012, l’hôpital général du Massachusetts a montré que la matière grise de 20 personnes méditant quarante minutes par jour était plus épaisse de 5 % que celle de novices. En résumé, méditer « muscle » le cerveau gauche, qui a tendance à voir la vie en rose.

PRÉVENIR LES RÉCIDIVES

Quelques méditations en guise de médicaments… Et pourquoi pas des prières ? Les sceptiques réclament des preuves. Chiche ! Les neurobiologistes ont multiplié les recherches, à la fois sur les cerveaux entraînés de moines bouddhistes et de novices. Plus de 600 études scientifiques ont validé les effets de la méditation sur la santé. On commence même à parler des « neurosciences contemplatives », un nouveau champ d’exploration thérapeutique.

La méditation dans les hôpitaux, qui l’eût cru ! Cela n’a pourtant rien de surprenant : 60 % des visites chez le médecin sont liées au stress. Phobies, insomnies, maux de tête, de dos et, plus généralement, mal de vivre peuvent donner lieu à une « prescription méditation ». Mais les scientifiques ne se sont pas arrêtés en si bon chemin, la pleine conscience se décline à l’envi : s’inspirant des travaux de Jon Kabat-Zinn, Zindel Segal, professeur de psychiatrie à l’université de Toronto, crée la « Mindfulness-Based Cognitive Therapy » (MBCT), une méthode qui rivalise avec les thérapies cognitives et comportementales (TCC) utilisées dans le traitement de la dépression et ses récidives. Les résultats de ses recherches sont impressionnants : la MBCT réduit de moitié les risques de rechute dans la dépression. Soit un bénéfice proche des 75 % enregistrés avec les thérapies cognitives classiques, où les patients apprennent à digérer et à s’adapter aux yoyos de leur existence. Problème : les TCC ne s’intéressent qu’à la partie visible de l’iceberg, ces pensées qui font souffrir, et ne prennent en charge le patient qu’une fois qu’il est trop tard. En méditant, on privilégie la prévention à la guérison.

Anxiété, hyperréactivité émotionnelle, état de stress permanent, burn-out et dépression… La pleine conscience a fait une entrée fracassante chez les psychothérapeutes. « On constate une amélioration très rapide après deux ou trois séances seulement de méditation. Cette approche a montré son efficacité dans des situations mettant souvent les thérapeutes en échec, notamment dans la prévention des rechutes chez les patients dépressifs. A l’hôpital Sainte-Anne, dans les trois ans qui suivent, nous réduisons de moitié la fréquence des rechutes. Zindel Segal a obtenu un taux de réussite de 80 %. Sans antidépresseurs ! » constate le docteur Christophe André, psychiatre à Paris, sans rejeter pour autant l’utilité des antidépresseurs en cas de dépression « sévère ». Mais dans ce cas-là, l’accompagnement du traitement par la méditation réduira la prise médicamenteuse. Même son de cloche chez la psychologue clinicienne Jeanne Siaud-Facchin, qui applique la pleine conscience en psychothérapie individuelle et en travail de groupe, à Marseille, Avignon et Paris : « J’ai vraiment basculé quand j’ai réalisé à quel point cette méthode avait des effets rapides et surtout durables sur des personnes jusque-là enlisées dans leur syndrome d’anxiété, leurs difficultés conjugales ou parentales, leur manque de confiance ou leur incapacité à communiquer. Ce qui m’étonne le plus, c’est l’irréversibilité du processus : comme quand on apprend à faire du vélo, ça ne s’oublie pas ! Je reste sidérée, après avoir animé des dizaines de stages, de constater la transformation de fond de mes patients après seulement huit séances de deux heures. »

La méditation souffle un vent nouveau sur la société, y compris dans les antichambres du pouvoir, comme à Washington, où le député démocrate de l’Ohio, Tim Ryan, auteur de « Mindful Nation » (Hay House, 2013), fait un intense lobbying depuis qu’il a suivi une retraite de pleine conscience en 2008. Trois ans plus tard, la Mindfulness pénétrait la grand-messe du capitalisme, le Forum économique de Davos, durant lequel Jon Kabat-Zinn et le moine bouddhiste Matthieu Ricard animaient des ateliers d’initiation. A Harvard, le professeur de business Bill George propose un cours de pleine conscience pour les futurs capitaines d’industries et les jeunes loups de Wall Street. Aujourd’hui, la Mindfulness est employée dans 250 hôpitaux et cliniques, enseignée dans les universités de Yale, Columbia, Harvard, et même à l’académie militaire de West Point, où elle a été rebaptisée « La voie du samouraï ».

DE GOOGLE AUX BANCS DES ÉCOLES

Le monde de l’entreprise, lui aussi, surfe sur le filon de la méditation. Stressés par les cadences infernales et la pression des résultats, cadres, ingénieurs, traders, avocats et employés de grandes sociétés, comme Yahoo, IBM ou Cisco, se retrouvent régulièrement dans des retraites où ils apprennent à vivre en pleine conscience. Au bureau, certains bénéficient de salle de pause pour méditer sur la marche du monde, assis sur des zafus. Depuis 2007, les salariés de Google sont invités, eux, à suivre une formation à la méditation, intitulée « Search inside yourself », animée par l’ingénieur Chade-Meng Tan, auteur du best-seller « Connectez-vous à vous-même » (Belfond, 2014).

Même chose dans l’éducation. Certaines écoles proposent des cours de méditation transcendantale pour lutter contre les angoisses des élèves et le mal de l’apprentissage. Méditant deux fois vingt minutes par jour depuis 1973, le réalisateur David Lynch a lancé sa propre fondation « pour une éducation fondée sur la conscience et la paix dans le monde » * et dépensé des millions de dollars pour enseigner la méditation dans les écoles. « Nous savons que beaucoup d’écoles vont mal et qu’une immense souffrance touche des écoliers de plus en plus jeunes, qui n’apprennent plus rien. Eh bien, j’ai vu des écoles à 100 % pourries connaître un changement à 180 degré, en une seule année, grâce à la méditation. Il ne s’agit pas d’un remède de surface : les jeunes qui méditent, ne serait-ce qu’une fois par semaine, apprennent à plonger en eux-mêmes et une vraie force s’anime en eux. Pareil pour les profs. Ça marche ! Quand nous aurons appris cela à un million de gamins, l’effet sera énorme », promet-il.

Désormais, on médite n’importe où, chez soi, au bureau, dans le métro, le bus, le train et même en prison ! En 1975, la méditation vipassana pénétrait pour la première fois les cellules d’un centre pénitentiaire de Jaipur, permettant aux détenus de « s’évader » en se recentrant sur eux-mêmes. Outre la baisse de la violence, ces retraites de dix jours firent chuter la consommation d’alcool, de tabac et de drogue, et réduisirent les tendances au désespoir et à la dépression.**

Au xxie siècle, on pratique la méditation à la carte : programmes pour couple ou futures mères, au secours des enseignants stressés, pour garder la ligne et même pour s’épanouir sexuellement. La France s’est mise au diapason : en février 2013, la faculté de médecine de Strasbourg lançait un nouveau diplôme universitaire « Médecine, méditation et neurosciences », animé entre autres par le docteur en neurosciences cognitives Antoine Lutz et le psychiatre Christophe André.

Méditer permettrait aussi d’arrêter de fumer. Selon une étude menée par Yi-Yuan Tang, professeur de neurosciences à l’université Texas Tech, la méditation IBMT (« Integrative Body-Mind Training) », mélange de pleine conscience, d’imagerie mentale et de relaxation, conférerait une plus grande maîtrise de soi aux fumeurs et leur permettrait de réduire leur consommation.

Mais gare aux postures miracles. Méditer ne résout pas tous les maux. Comme le rappelle le docteur Frédéric Rosenfeld, « aucune pratique méditative ne prétend être, en soi, une thérapie. La guérison vient “de surcroît”. Il n’y a pas d’indications thérapeutiques officielles. Cependant, depuis une trentaine d’années, de multiples études scientifiquement irréprochables, menées dans des laboratoires occidentaux ou asiatiques, ont trouvé des vertus tout à fait concrètes à la méditation. » De même, cette pratique ne conviendra pas à tous les patients, certaines personnes particulièrement fragiles ne pouvant encaisser le dénuement, le sentiment de vacuité qu’elle implique. D’autres méditent pour se vider la tête, se contentant de refouler leurs angoisses plutôt que de s’y confronter. Si la méditation est bénéfique pour à peu près tout, elle n’est ni un médicament, ni la garantie d’une guérison. Et, contrairement au patient, le méditant ne doit rien en attendre en retour, si ce n’est d’avancer en passant à… l’inaction.

* www.davidlynchfoundation.org

** A voir, les documentaires « Doing Time, Doing Vipassana » d’Ayelet Menahemi et Eilona Ariel (1997) et « The Dhamma Brothers » de Jenny Phillips, Andrew Kukura et Anne Marie Stein (2007).


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