La souffrance

La souffrance

s-img-126952881dd….. Il faut comprendre et ne pas refuser le chagrin. Le refuser c’est donner de la continuité à la souffrance ; le refuser c’est échapper à la souffrance. Pour comprendre la souffrance, il faut l’aborder directement, comme une expérience que vous faites, sans chercher à trouver un résultat déterminé.

Si vous recherchez un résultat déterminé, l’expérimentation n’est pas possible. Si vous savez ce que vous voulez trouver, la recherche n’est plusune expérimentation. Si vous cherchez à vous débarrasser de la souffrance, ce qui est la condamner, vous ne pouvez pas comprendre son processus total ; lorsque vous essayez de surmonter la souffrance, tout ce qui compte pour vous c’est de la fuir.

Pour comprendre la souffrance, l’esprit ne doit avoir aucune action positive pour la justifier ou la surmonter: l’esprit doit être entièrement passif, silencieux et vigilant, afin qu’il puisse suivre sans hésitation le dévoilement du chagrin. L’esprit ne peut suivre l’histoire du chagrin s’il est enchaîné à un espoir, une conclusion ou un souvenir. Pour suivre le rapide mouvement de ce qui est, l’esprit doit être libre ; la liberté n’est pas une chose qui s’obtient à la fin, elle doit être là dès le commencement…………


Regard conscient sur la souffrance

Voici un site ou un webzine qui, me semble-t-il, est tout à fait algonomique, puisqu’il revoit notre existence et notre politique à la lumière de nos souffrances à comprendre et à gérer. On y met l’accent « sur la responsabilité de l’être humain, en tant que dépositaire de la conscience.  http://www.regardconscient.net/default.htm:
souffrance 3« Regard conscient est un projet de recherche auquel nous donnons pour objectif de mettre en évidence les liens existant entre les souffrances refoulées – particulièrement celles de la prime enfance – et leurs mises en actes sur les différentes scènes de la vie. Nous partons du constat que l’être adulte reste profondément imprégné d’un vécu émotionnel non résolu et donc prisonnier de schémas de comportement hérités du passé. Dans notre conception, la compulsion qui nous pousse à recréer des situations douloureuses est une invitation à revisiter ces souffrances consciemment, afin de nous en libérer. »


Une alliance pour éradiquer la souffrance

David Khayat, célèbre cancérologue, répond dans une entrevue à une question sur le progrès :

Sad-tears-wallpaper« Le progrès, c’est l’éradication de la souffrance. La souffrance n’est pas nécessaire. Pendant longtemps on a estimé, pour des raisons théologiques, qu’elle était rédemptrice et donc on l’a acceptée comme un fait acquis, un fait indéniable. L’éradication des souffrances mettra du temps, ce n’est pas quelque chose que l’on ne peut atteindre facilement, mais je crois que c’est un objectif que l’on peut se fixer. On peut imaginer une alliance, devenue alors invincible, entre tous ceux qui ont affaire à la souffrance des hommes – les politiques, les industriels, les médecins, les soignants, les chercheurs, les malades. Je crois que c’est de l’union que naîtra l’invincibilité et donc la victoire contre la souffrance et la mort. »

Organiser collectivement la conquête de la souffrance est une idée qui, une fois décidée, aura toutes les chances d’être invincible, en effet! J’ai cette idée depuis longtemps, mais je cherche toujours un premier allié!


Les sens et non-sens de la souffrance

imagesLe philosophe Bertrand Vergely a publié en 1997 chez Gallimard un bijoux de livre intitulé La souffrance – Recherche du sens perdu. L’auteur aborde le sujet sous tant d’aspects, avec tant de simple profondeur, et en illustrant avec tant de clarté, peut-être grâce à son côté chrétien qui persiste anachroniquement, avec tant de clarté, disais-je, le problème de pensée et de culture qui existe dans le monde contemporain à l’égard de la souffrance, qu’on peut certainement ajouter son livre au rayon des quelques ouvrages précurseurs utiles au chantier de l’algonomie: voir Precursor works for a general algonomy.


 

Les discours contemporains sur la souffrance

G6qeucwrCblZ5BBem8GXtVG3XhULe texte d’Olivier Clain, Les mots des maux – Les discours contemporains sur la souffrance, n’est pas des plus limpides, mais il a le mérite de ramasser certaines idées actuelles sur la souffrance. L’auteur identifie quatre discours experts ou savants qui cherchent à répondre à la demande de soulagement: la biomédecine, la science technologique (pharmacologie, neuropsychologie…), la psychanalyse et la bioéthique.

Je suis intrigué par ce passage: « (…) ces discours savants sont eux-mêmes objectivés et évalués et (sic) par le discours de la gestion. Il se présente comme un savoir de second degré, un savoir sur les savoirs, un « savoir évaluer et organiser » la rencontre entre les demandes particulières de soulagement de la souffrance et les savoirs experts légitimes. Mais le discours de la gestion devient l’instance qui évalue non seulement ces discours experts mais aussi les demandes de soulagement elle-mêmes en isolant celles qui méritent d’être reconnues de celles qui sont jugées inappropriées. C’est la raison pour laquelle on peut véritablement parler d’un «système de discours» contemporains sur la souffrance. »

Il serait intéressant que l’auteur nous dise quel est au juste ce discours de la gestion, où se situe-t-il, comment se manifeste-t-il…


Algodicée

Le mot algodicée est formé des mots grecs qui signifient douleur et justice. Il évoque la justification métaphysique de la douleur, et il rappelle le mot théodicée, qui lui évoque la tâche de justifier un Dieu bon et tout-puissant qui permet les pires souffrances. Algodicée est un terme utile, car nous avons besoin que notre souffrance ait un sens, afin qu’elle soit moins grande, plus supportable.

Souffrance2Le philosophe Alexandre Jollien écrivait sur l’algodicée le 9 octobre 2002 dans le journal L’Humanité. « Derrière ce mot pompeux se cache un véritable défi pour l’individu. Algodicée signifie la connaissance à travers la souffrance, la connaissance par la souffrance. Elle exige de l’homme de tirer profit de tout, même de la douleur, même des tourments. Tâche difficile, redoutable, on ne peut cependant pas faire l’impasse de la question. Tôt ou tard elle arrive, s’impose. Notre rapport au monde se bâtit avec elle, contre elle. Compagne ou adversaire, elle est présente. Parler de la souffrance ne va pas sans craintes et tremblements. (…) Pourtant, le joyeux combat que représente l’existence doit proposer une réponse, ne pas abdiquer devant la question du mal. (…)  Rien de pire qu’une souffrance subie dans la solitude. Notre devoir : lutter ensemble contre ce qui blesse pour poursuivre notre joyeux combat. »
L’algodicée, dit Jollien, réclame le va-et-vient des rencontres entre moi et l’autre. C’est ce que propose aussi l’algonomie, comme nouveau domaine tout entier d’activité humaine consacrée à la connaissance et à la gestion de la souffrance.
Derrière ce mot pompeux se cache un véritable défi pour l’individu. Algodicée signifie la connaissance à travers la souffrance, la connaissance par la souffrance. Elle exige de l’homme de tirer profit de tout, même de la douleur, même des tourments. Tâche difficile, sredoutable, on ne peut cependant pas faire l’impasse de la question. Tôt ou tard elle arrive, s’impose. Notre rapport au monde se bâtit avec elle, contre elle. Compagne ou adversaire, elle est présente. Parler de la souffrance ne va pas sans craintes et tremblements. Car rien de pire qu’une souffrance vécue au jour le jour, qu’une solitude subie au fil des ans. Pourtant, le joyeux combat que représente l’existence doit proposer une réponse, ne pas abdiquer devant la question du mal. Comment l’assumer, comment composer avec ce visiteur inopportun ? Là encore, nulle recette, aucune réponse toute faite. Je dois vivre chaque heure avec elle. En veillant. La souffrance bien souvent aigrit, rétrécit. Bientôt, c’est la vie entière que je hais à cause d’elle.

La philosophie grecque se veut pratique. Elle est un art de vivre, une manière d’être déclinée au quotidien. La vie pour le philosophe grec est un terrain d’exercice où l’homme se crée chaque jour. Saint Augustin disait :  » Avance sur ta route car elle n’existe que par ta marche.  » Et Nietzsche de rajouter : Sois  » un voyageur sans bagage « . Remarques éminemment pertinentes lorsqu’on examine le drame existentiel de la souffrance. être sans bagage, c’est devenir léger, ne pas se laisser alourdir par les coups du sort, rester léger, fragile, vulnérable à l’endroit de ce qui blesse, ne pas chercher à se protéger contre tout. Car bien souvent la protection, le bouclier que nous forgeons de nos mains meurtries nous coupe de la réalité, nous isole. Les remèdes que nous opposons au mal s’avèrent souvent plus nuisibles que le mal lui-même.

souffranceMa démarche chaloupée, mes gestes amples et brusques attirent souvent l’attention du badaud désœuvré. Dès lors les yeux se font moqueurs, quelques doigts se pointent. La tentation est grande de s’isoler, de fuir, de me blinder contre ces regards. Pourtant la sensibilité qui me fait souffrir me donne aussi accès à des réalités délicieuses : grâce à elle, je savoure les plaisirs de la rencontre. · cause d’elle je souffre des jugements réducteurs.

La légèreté, seule arme à opposer aux blessures requiert une audace de chaque instant. Devenir léger, c’est lutter contre ce qui aigrit, pressentir que la révolte enferme, isole et sécrète bientôt la haine de soi. Qui adopte la légèreté accepte le sort après avoir tout tenté pour éradiquer son ombre. Ce miracle s’accomplit parfois chez tel vieillard qui contre vents et marrées poursuit son combat joyeux en débit des adversités. On la trouve sur tel enfant meurtri qui au cour des difficultés devine combien les rencontres sont précieuses. Car l’algodicée, quintessence de la légèreté, réclame ce va-et-vient entre moi et l’autre. Rien de pire qu’une souffrance subie dans la solitude. Notre devoir : lutter ensemble contre ce qui blesse pour poursuivre notre joyeux combat.

(1) Il vient de publier le Métier d’homme, éd. du Seuil, octobre 2002.


souffrirKrishnamurti : Nous acceptons la souffrance comme faisant inévitablement partie de l’existence, et nous échafaudons toute une philosophie autour de cela. Nous justifions la souffrance et la disons nécessaire pour pouvoir trouver Dieu. Je dis au contraire que la souffrance existe parce que l’homme est cruel envers l’homme.

Par ailleurs, il y a un grand nombre de choses dans la vie que nous ne comprenons pas, et qui sont donc source de souffrance, telles que la mort, l’expérience du chômage, le spectacle de la misère. Tout cela, nous ne le comprenons pas, c’est pourquoi nous sommes torturés ; et plus on est sensible, plus on souffre.

Plutôt que de comprendre ces choses, nous préférons justifier la souffrance ; plutôt que de nous révolter contre tout ce système pourri, et de rompre avec lui, nous nous contentons de nous y adapter. Pour être libéré de la souffrance, il faut être libéré du désir de faire du mal – et aussi du désir de faire du « bien », ce prétendu bien qui est lui aussi le résultat de notre conditionnement. – Jiddu Krishnamurti

Question 45 – Sur la souffrance – Le sens du bonheur (1966)


La souffrance.

Jiddu Krishnamurti (1895 -1986)

Un gros animal mort descendait au fil de l’eau. Plusieurs vautours s’étaient posés sur le cadavre et le déchiquetaient. Ils se battaient contre les autres vautours qui voulaient leur part du festin, et ne s’en allaient que lorsqu’ils étaient repus. D’autres attendaient sur les arbres, sur la berge, ou voletaient au-dessus de la carcasse. Le soleil venait de se lever, et la rosée scintillait dans l’herbe. De l’autre côté du fleuve les champs étaient enveloppés d’une légère brume, et la voix des paysans sonnait étonnamment claire dans l’air frais.

Cs-img-11385237a94‘était une belle matinée toute neuve. Un bébé singe jouait autour de sa mère dans les branches. Il courait sur une branche, sautait sur une autre et revenait en courant, ou sautillait autour de sa mère. Ces bouffonneries l’ennuyaient et elle changeait d’arbre ; mais le petit avait vite fait de la rattraper et de lui sauter sur le dos, puis il recommençait son manège. Il avait une toute petite figure, et des yeux brillants de malice et de crainte tout à la fois.
Comme nous avons peur du nouveau, de l’inconnu! Nous aimons rester enfermés dans nos habitudes, notre routine, nos querelles et nos angoisses. Nous aimons penser à l’aide des bonnes vieilles formules, prendre la même route, voir les mêmes visages et connaître les mêmes tracas. Nous n’aimons pas rencontrer des étrangers, et lorsque nous ne pouvons pas faire autrement nous nous sentons perdus et nous nous tenons à distance. Et comme nous avons peur de rencontrer un animal que nous ne connaissons pas! Nous tournons entre les murs de notre pensée; et lorsque nous nous aventurons au dehors, nous transportons avec nous nos quatre murs. Nous n’en finissons jamais avec nous-même, mais nous alimentons sans cesse le continu. Nous portons jour après jour le fardeau d’hier; notre vie est un seul mouvement continu, et notre esprit est obscur et insensible.

Il ne pouvait plus s’arrêter de pleurer. Ce n’était pas un chagrin contenu, mais un sanglot qui secouait tout son corps. C’était un homme assez jeune, alerte, et dont les yeux avaient eu des visions. Il fut incapable de parler pendant un moment; et quand il put le faire à la fin, ses paroles étaient encore entrecoupées de grands sanglots, qu’il ne cherchait pas à contenir et dont il n’avait pas honte. Enfin il dit :

souffrance (1)« Je n’ai jamais pleuré comme cela depuis la mort de ma femme. Je ne sais pas ce qui m*arrive aujourd’hui, mais cela m’a soulagé. Il m’est arrivé de pleurer autre-fois, avec elle, lorsqu’elle était encore en vie, et alors cela nous faisait du bien, cela nous purifiait comme le rire; mais tout a changé depuis sa mort. J’étais peintre, mais maintenant je ne peux plus toucher mes pinceaux ni regarder les choses que j’ai faites.

Depuis six mois, j’ai moi aussi l’impression d’être mort. Nous n’avions pas d’enfant, mais elle en attendait un; et maintenant elle est morte. Même maintenant je n’arrive pas à y croire, car nous ne nous quittions jamais. Elle était si belle et si bonne; que vais-je faire maintenant? Je m’excuse d’avoir pleuré comme cela, je ne sais pas ce qui m’a pris; mais je sais que cela m’a fait du bien.

Ce ne sera jamais plus comme avant maintenant; quelque chose a quitté ma vie. L’autre jour j’ai pris mes pinceaux, et je ne les reconnaissais plus. Autrefois je ne les sentais même pas dans ma main, mais maintenant ils sont lourds, et je ne sais plus qu’en faire. Souvent je suis descendu vers le fleuve pour en finir; mais je n’ai jamais pu me résoudre à me jeter à l’eau. Je ne vois plus les gens, car son visage est toujours devant moi.

La-souffrance (1)Je dors, je rêve et je mange avec elle, mais je sais que ce ne sera plus jamais comme avant J’ai essayé de me raisonner, j’ai essayé d’analyser lucidement ce qui m’arrive et de le comprendre; mais je sais qu’elle n’est pas là. Toutes les nuits je rêve d’elle ; mais je ne peux pas dormir tout le temps, bien que j’aie essayé. Je n’ose pas toucher ses affaires, et leur parfum me rend presque fou. J’ai essayé d’oublier, mais ce n’est pas possible. Ce ne sera jamais comme avant. J’aimais écouter chanter les oiseaux, mais maintenant j’ai envie de tout détruire. Je ne peux pas vivre ainsi. Je n’ai plus revu nos amis depuis qu’elle est morte, car sans elle plus rien n’a de sens pour moi. Que dois-je faire? »

Nous restâmes un long moment sans rien dire.

L’amour qui devient de la douleur et de la haine n’est pas l’amour. Savons-nous ce que c’est que l’amour? Est-ce l’amour, cette chose qui, si elle est frustrée, tourne en fureur? Y a-t-il amour là où il y a gain et perte?

« Quand je l’aimais, toutes ces choses cessaient d’exister. Je les oubliais complètement, je m’oubliais même moi-même. J’ai connu cet amour, et j’éprouve toujours cet amour pour elle ; mais maintenant j’ai aussi conscience d’autre chose, de moi-même, de ma douleur, des jours, de ma misère. »

image_souffrance-au-travail_1536_w460Comme l’amour a vite fait de se transformer en haine, en jalousie, en douleur! Nous sommes perdus au plus épais de la fumée, et ce qui était tout près se trouve loin de nous. Maintenant nous avons conscience d’autres choses, qui sont tout à coup devenues de la plus haute importance. Nous avons maintenant conscience d’être seul, sans compagne, sans le sourire et les querelles familières ; nous avons maintenant conscience de nous-même, et pas seulement de l’autre. L’autre était tout, et nous rien ; maintenant l’autre n’est plus, et nous sommes ce qui est. L’autre est un rêve, et la réalité est ce que nous sommes. L’autre fut-il jamais réel, ou un rêve que nous avions créé, vêtu de la beauté de notre propre joie qui bientôt s’évanouit?

Ce qui s’évanouit est la mort, et la vie est ce que nous sommes. La mort ne peut pas toujours recouvrir la vie, quelque désir que nous en ayons. La vie est plus forte que la mort. Ce qui est est plus fort que ce qui n’est pas. Comme nous préférons la mort à la vie! Il est si agréable de refuser la vie, d’oublier. Lorsque l’autre est, nous ne sommes pas ; lorsque l’autre est, nous sommes libres, sans inhibitions ; l’autre est la fleur, le voisin, le parfum, le souvenir. Nous désirons tous l’autre, nous nous identifions tous à l’autre ; c’est l’autre qui est important, ce n’est pas nous. L’autre est le rêve de nous-même ; et lorsque nous nous éveillons, nous sommes ce qui est. Ce qui est est impérissable, mais nous voulons mettre fin à ce qui est. Le désir de finir donne naissance au continu, et ce qui est continu ne peut jamais connaître l’impérissable.

« Je sais que je peux continuer à vivre ainsi, entre la vie et la mort. Je ne suis pas bien sûr de comprendre ce que vous dites. Je suis trop hébété pour comprendre quoi que ce soit. »

s-img-11389806322N’avez-vous pas souvent remarqué que, bien que vous ne prêtiez pas toute votre attention à ce qui se dit ou à ce que vous lisez, il y a cependant quelque chose qui écoute en vous, peut-être inconsciemment, et qu’à votre insu vous avez reçu ce qui était dit ou ce qui était écrit? Bien que vous n’ayez pas pris le temps de contempler ces arbres, leur image se présente néanmoins subitement à vous dans tous ses détails ; n’avez-vous jamais prêté attention à ce phénomène? Naturellement vous êtes encore sous le coup de votre récent malheur, mais en dépit de cela, vous vous rappellerez ce que nous disons aujourd’hui, et alors cela pourra peut-être vous aider. Mais ce qu’il importe de comprendre est ceci: lorsque vous ne serez plus sous le coup de ce choc, la douleur sera encore plus intense, et alors vous désirerez vous échapper, fuir votre désespoir.

Trop de personnes alors désireront sincèrement vous aider à vous évader hors de vous-même ; elles vous offriront toutes les explications plausibles, toutes les conclusions auxquelles elles-mêmes ou d’autres seront arrivés, toutes sortes de rationalisations ; ou bien vous trouverez vous-même quelque échappatoire, agréable ou déplaisante, pour noyer votre chagrin. Jusqu’à présent vous avez été trop proche de l’événement, mais avec le temps vous rechercherez des consolations: la religion, le cynisme, l’activité sociale, ou quelque idéologie. Mais toutes les échappatoires, que ce soit Dieu ou la boisson, ne font qu’empêcher la compréhension du chagrin.

s-img-11389764616Il faut comprendre et ne pas refuser le chagrin. Le refuser c’est donner de la continuité à la souffrance ; le refuser c’est échapper à la souffrance. Pour comprendre la souffrance, il faut l’aborder directement, comme une expérience que vous faites, sans chercher à trouver un résultat déterminé. Si vous recherchez un résultat déterminé, l’expérimentation n’est pas possible. Si vous savez ce que vous voulez trouver, la recherche n’est plus une expérimentation. Si vous cherchez à vous débarrasser de la souffrance, ce qui est la condamner, vous ne pouvez pas comprendre son processus total ; lorsque vous essayez de surmonter la souffrance, tout ce qui compte pour vous c’est de la fuir.

Pour comprendre la souffrance, l’esprit ne doit avoir aucune action positive pour la justifier ou la surmonter: l’esprit doit être entièrement passif, silencieux et vigilant, afin qu’il puisse suivre sans hésitation le dévoilement du chagrin. L’esprit ne peut suivre l’histoire du chagrin s’il est enchaîné à un espoir, une conclusion ou un souvenir. Pour suivre le rapide mouvement de ce qui est, l’esprit doit être libre ; la liberté n’est pas une chose qui s’obtient à la fin, elle doit être là dès le commencement.

« Que signifie toute cette douleur? »

s-img-11385250333La douleur n’est-elle pas l’indice du conflit, le conflit de la souffrance et du plaisir? La douleur n’est-elle pas une preuve d’ignorance? L’ignorance n’est pas le manque d’informations sur les faits ; l’ignorance est la non-conscience du processus total de soi-même. Il y a souffrance tant qu’il n’y a pas compréhension des voies du moi ; et les voies du moi ne peuvent se découvrir que dans l’action de la relation.

« Mais ma femme est morte. »

Il n’y a pas de fin à la relation. Une relation particulière peut mourir, mais la relation ne peut cesser. Être, c’est être en relation, et rien ne peut vivre dans l’isolement. Nous essayons de nous isoler à travers une relation particulière, et un tel isolement engendre inévitablement la douleur. La douleur est le processus d’isolement.

« La vie pourra-t-elle jamais redevenir ce qu’elle a été? » Les joies d’hier peuvent-elles se répéter aujourd’hui? Le désir de répétition ne vient que de l’absence de joie dans le présent ; lorsqu’aujourd’hui est vide, nous nous tournons vers le passé ou vers le futur. Le désir de répétition est le désir de continuité, et dans la continuité il n’y a jamais le renouveau. Il n’y a pas de bonheur dans le passé ni dans le futur, mais seulement dans le mouvement du présent. – Jiddu Krishnamurti

Note 84 – La souffrance – Commentaire sur la vie tome 1


La souffrance psychique

PAR PSYCHOLOGUEVILLEURBANNECOM · PUBLICATION 26 SEPTEMBRE 2015 · MIS À JOUR 22 MAI 2016

s-img-11920519443Nous allons tenter dans cet article d’élaborer une définition de la souffrance psychique en nous appuyant sur des références philosophiques et psychologiques. Dans des articles précédents nous avions évoqué la souffrance au regard de la dépression.

Définition de la souffrance psychique
L’existence de l’être humain est parsemée d’expériences heureuses et malheureuses, vivre c’est rechercher le bonheur sous toutes ses formes mais c’est également ressentir toutes sortes de souffrances physiques et psychologiques. Des souffrances liées à des situations de perte (perte d’un proche, perte d’un travail, perte de ses capacités), des désillusions (prendre conscience de ses limites et de son environnement), des séparations, des sacrifices et des renoncements.

La souffrance limite notre bonheur et nous oblige à entreprendre un travail de démolition, souffrir c’est prendre conscience que l’adversité est plus forte que notre désir et notre puissance d’action. Elle nous contraint à reconnaître nos limites et celles de notre environnement, elle nous oblige à questionner ce qui n’a pas fonctionné pour nous et ce que nous recherchons dans la vie. Ainsi, lorsque la souffrance est éprouvée par petites doses elle génère une dynamique nouvelle de reconstruction de nos représentations et permet de rétablir de nouveaux liens à soi et à autrui.

Dans son article « Sens ou non-sens de la souffrance » (1993) B. Vergely dit que « La vie qui souffre est une vie qui a besoin de refaire le lien entre le sujet et la vie ».

s-img-11385284334Une souffrance qui n’est plus tolérée
Mais le problème est de savoir jusqu’à quel point la souffrance n’est plus tolérée par l’être humain et ne propose plus d’expériences épanouissantes. La psychologie et plus précisément la psychopathologie s’intéresse à la souffrance psychique lorsqu’elle n’est plus supportée par l’individu et vient déborder sa capacité de traitement et de transformation.

« La souffrance psychique est liée à tout ce qui échappe au processus de symbolisation subjectivante, qui est en attente de symbolisation et reste d’une certaine façon bloqué immobilisé et sans adresse […] »

(Manuel de psychologie et de psychopathologie clinique générale, 2014, p. 194)

« Nous souffrons de ce qui est bloqué psychiquement ou en attente d’inscription psychique. L’être humain ne souffre pas seulement à cause des événements, ou à cause de certaines pensées, mais parce que certains processus en lui n’ont pas trouvé de miroir, d’écho, d’écoute, de réceptacle et restent ainsi en errance »

s-img-115310172a5Le traumatisme
Autrement dit, une souffrance psychique qui n’a pas été suffisamment digérée dans la psyché de l’individu peut prendre le statut de traumatisme. Rappelons à ce sujet que le traumatisme est une souffrance non reconnue et non acceptée, qui se répète dans l’histoire singulière de l’individu.

Dans ces conditions, il est préférable de recourir au soutien d’un psychologue qui mettra en œuvre un dispositif de soins de psychothérapie, soit un espace adapté et sécurisé dans lequel la personne pourra exprimer « les traces conservées en elle des expériences non ou insuffisamment intégrées » (2014). Avec l’aide du psychologue, les expériences traumatiques, qui étaient jusqu’à maintenant rejetées, pourront progressivement se réactualiser retrouver une place dans l’histoire singulière de l’individu.


Ne faites pas le silence dans vos souffrances. Agissez !

s-img-11385245777Quand j’étais enfant, mes parents m’accompagnaient toujours quand je laissais la maison pour aller à un endroit quelconque. Moi devant, au cours de chemin je touche presque à tout. Je marchais, je courais sans faire attention. Bien des fois, je tombais et j’ai reçu pas mal de choc. Dés fois, je n’arrive même pas à me relever tout seul. Quand je ne peux pas me relever, ils sont venus à mon secours. Sous le choc, j’ai voulu pleurer pour montrer que ça fait mal et pour me libérer de mes souffrances. Ils m’ont dit toujours : Silence ! Silence, je te dis ! Dans ce cas, je leur obéissais. Malgré je me sentais très mal. Ils m’ont encore dit : tu dois rester ferme. Tu dois être courageux dans la vie même quand tu souffres. N’oublies pas t’es un homme !

Le silence dans la souffrance engendre la peur. La peur de s’exprimer, la crainte de dire ce qui ne va pas et où on a mal. Voulant me montrer courageux, dur comme le fer. Pourtant, je saignais sous mes vêtements. J’ai reçu pas mal d’égratignures.

Au quotidien, certaines personnes disent toujours : Je suis très résilient. Je résiste à tous les chocs. Je suis courageux. En toute apparence, en relation avec les autres, elles tiennent le coup. Mais sans vouloir exprimer ses souffrances. Quand vient la solitude, vous serez surpris de les voir pleurer. N’oubliez pas : Le sujet résilient ne refoule pas sa souffrance ni s-img-113898156d0son traumatisme.

Devant un tribunal une dame a déclaré : Pourquoi l’injustice ? Même quand certains gens parlent, leur voix sont confondus a celles des sans voix ou des muets. La justice a-t-elle un prix ? La justice est-elle faite pour les hommes de pouvoir ou pour ceux qui détiennent toutes les richesses ? Peut-on garder le silence face à l’injustice ?

J’ai entendu un spot à la radio qui a retenu mon attention. Dans une relation conjugale, le mari brutalise sa fiancée. Il l’a battu, méprisé et l’indigné. La femme à son tour résiste à toutes ces souffrances sans jamais dit un mot à quiconque. Pour une dernière fois il l’a battu jusqu’à mort. Ce qui est intéressant dans ce spot. Le narrateur disait en guise de la femme : toute ma vie, j’ai reçu des gifles, des tabassages. Il m’a humilié et m’a indigné. Je n’ai pas reçu des fleurs. Mais sur ma tombe, il m’a apporté des gerbes de Fleurs. Son silence dans sa souffrance, lui a couté sa vie.

Beaucoup sont ceux qui périssent dans leur silence. Le silence ne peut pas nous libérer de nos souffrances, de nos frustrations et de nos stress.

Ne fait pas le clown. Le clown même s’il a mal, il doit se déguiser pour monter sur la scène pour divertir les autres. Derrière son masque cache le visage de la solitude de la tristesse. Souvent, on ne montre pas toujours notre vrai visage.

Garder le silence quelques fois nous tue. Ça nous fait mal. Certainement, on a le droit de s’exprimer. De dire ce qui ne va pas. Etre fort et courageux ne veut pas dire qu’on souffre pour autant.


Comment mettre fin à ma souffrance ?

Tout d’ abord, je voudrais souligner la différence entre une douleur physique et une douleur s-img-11679942ba0« morale » afin qu’il n’ y ait pas de confusion.

Pour ma part, je souffre de pathologies chroniques mais elles ne sont rien par rapport aux souffrances affectives par lesquelles je suis passée. J’ ai également eu un cancer mais je l’ ai considéré comme un simple accident de la vie qui est arrivé sans prévenir , que j’ ai accepté et contre lequel j’ ai pu lutter.

La douleur « morale » est beaucoup plus difficile à surmonter et nous en sommes tous un jour ou l’ autre confrontés.

Pour soulager une douleur affective, il faut déjà commencer par l’ accepter, en prendre pleinement conscience au moment ou elle se produit et la prendre « à bras le corps ».

Il n’ y a pas de douleur naturelle sans raison : on subit un traumatisme et celui-ci provoque une souffrance. La souffrance affective provient fréquemment d’ une perte: quand nous perdons quelque chose, il est normal de ressentir un déchirement. Si nous perdons une chose importante à nos yeux sans en ressentir de souffrance, ce n’ est pas normal; de deux choses l’ une : soit nous nous n’ étions pas attachés à ce que nous avons perdu, et par conséquent, nous ne souffrons pas, soit nous occultons notre souffrance, et nous sommes incapables de sentiment. Il vaut toujours mieux ressentir sa souffrance, même si nous n’ en avons vraiment aucune envie, que de la nier ou l’ occulter car, tôt ou tard, il nous faudra l’ affronter et elle sera pire à ce moment qu’elle ne l’ était au départ.Il n’ est pas sain d’ être incapable de ressentir la souffrance; Les personnes qui sont dans ce cas sont en général des handicapés affectifs. La souffrance est un processus naturel de retour à l’ équilibre. Tous les êtres humains la connaissent car elle fait partie de la vie.

s-img-11345731856La souffrance est un professeur de grand talent. Elle nous apprend la patience, l’ humilité et l’ écoute des autres. Elle nous apprend que nous sommes en vie, et et remet les choses à leur juste place. Quand nous souffrons vraiment nous prenons conscience de la futilité de bien des affaires qui nous plongent dans les soucis et l’ agitation. Nous apprenons à mieux tirer parti des périodes ou nous ne souffrons pas. Cependant, la plupart d’ entre nous préfère largement ne pas souffrir et consacrent une énergie considérable à esquiver la douleur . Quelques personnes, en revanche, restent accrochées à leur souffrance Longtemps après qu’ elle aurait du disparaître elle est toujours présente. Une aide professionnelle est souvent nécessaire pour se libérer de cette souffrance.
Si votre souffrance est réelle et constitue une réaction normale à la réalité, vous pouvez la minimiser en vous y prenant de la façon suivante :
– acceptez la et sachez qu’elle passera;
– cessez de la combattre;
– cessez de la haïr;
– ne fulminez pas contre vous-même sous prétexte que vous souffrez;
– traitez vous vous-même avec encore plus de douceur et d’ amour que d’ habitude;
– faites vous aider : la plupart des gens peuvent se reconnaître dans votre douleur, car ils en ont eux-même fait l’ expérience; peu importe la raison de votre souffrance au moment ou vous demandez de l’ aide, car vous pouvez partager la souffrance même si les causes en sont différentes;s-10968499_859935164050440_4152152722048025207_n
– n’ ayez pas peur de votre souffrance : vous avez la capacité d’ assumer ce que vous ressentez si vous permettez à votre corps de connaitre ses limites;
– nous avons tous d’ extraordinaires ressources analgésiques naturelles programmées en nous pour affronter aussi bien les souffrances physiques que les souffrances affectives; ne bloquez pas l’ utilisation naturelle de ces défenses;
– sachez que la souffrance passera et, quand elle culminera au point de devenir insupportable, elle commencera à s’ atténuer;
– prêtez attention aux moments sans souffrance, vous remarquerez qu’ ils sont chaque jour plus nombreux;
– profitez de la douleur pour remettre en place vos priorités; accordez votre attention aux choses qui le méritent vraiment;
– enfin admettez que cette traversée du désert vous rendra plus fort, plus attentionné, plus compatissant et plus aimant.


La souffrance comme moteur de la vie « Par François HOUSSET »

sssToute existence est souffrance, du premier cri à l’agonie: la vie ne va pas sans mal. Faut-il en inférer que plus on souffre plus (voire mieux) on vit ?

La douleur est vive parce qu’elle perturbe : on préférerait s’en passer quand elle vient troubler la conscience et nous faire vivre les pires calamités. Mais n’est-il pas nécessaire que la conscience soit perturbée ?
Simone de Beauvoir hurlait que la mort seule est confortable : devons-nous assumer la souffrance comme le sel de la vie, qui pique, mais qui lui donne son goût ?

On voit le danger de ce type d’argumentation : s’il est pertinent de dire qu’il faut souffrir, les adeptes de la discipline contraignante vont se croire en droit de nous faire la vie dure “pour notre bien”; toutes sortes de sadiques et de masochistes auront trouvé la bonne voie, et il n’y aura qu’à les suivre. Il faudra par exemple rechercher la frustration plutôt que la satisfaction : ne sera véritablement vivant que celui qui hurlera sa soif de vivre -et l’extinction de cette soif, libérant de la souffrance du manque, sera la mort même. Le désir éteint, nous ne sortirons plus de nos gonds: nous n’existerons plus, faute d’être titillés par quelque aiguillon.

Vivre c’est agir -avec ses tripes !

s-img-15964524f99Nous n’avons plus cru possible de “penser sereinement” : à moins d’être mort, le penseur est inquiet, soucieux pour le moins, et ne peut que feindre oublier qu’il est torturé pour prétendre se servir de quelque froide raison : en fait ses neurones mêmes sont en ébullition.
Désarçonnés, nous nous sommes obstinés. Nous raccrochant à notre confort pour oublier à quel point penser est dangereux, nous condamnâmes la souffrance paralysante, intolérable, détruisant la vie par une perturbation insupportable. Nous ne faisions alors que fuir le problème, qui nous rattrapa : l’évocation du visage de Cioran, empreint de bonheur tranquille, quand sa pensée hurlait, nous permit de supposer que ce n’était pas la souffrance mais sa sublimation, qui fournissait quelque carburant vital (mais c’était encore laisser à la souffrance l’origine de notre vitalité) et nous rendîmes les armes pour accepter de donner à la souffrance la médaille du mérite.

À la vie qui fait hurler, les martyrs reconnaissants.”

s-img-11389805216Super !? Il faut souffrir pour créer de la joie (au sens spinoziste : la joie est le sentiment éprouvé à la constatation que notre puissance d’agir croît). Génial donc, bien que paradoxal au premier abord : la vie est activité (la “vraie vie”: pas simplement la vie organique qui fait qu’un paquet d’organes fonctionne, mais l’existence d’une conscience s’écriant soudain “ma vie commence enfin !”). Il faut dès lors refuser le laisser-aller confortable et le repli dans l’habitude. Pas de cocooning. Bien au contraire, il faut sortir de sa coquille : la briser, renaître incessamment, multiplier les efforts, les prises de risque, donc les gamelles inévitables… s’endurcir dans l’aventure !
Il faut souffrir pour simplement s’apercevoir qu’on est sensible. Recevoir d’abord un “bon” coup pour apprécier une caresse !? Vitalité rime avec perversité : la vie a plus de valeur pour le condamné (merci au cancer qui rappelle si formidablement cette vérité). La “bonne” dépression, la “bonne” guerre, la “bonne” baffe, deviendraient-elles préférables à la quiétude, à la paix, au respect tranquille ? Merci Hiroshima !?
Ne reconnaîtrait-on le bonheur qu’au bruit qu’il ferait en partant ?
Heureux les désespérés, disait l’autre (Compte-Sponville dans son fabuleux Traité du désespoir) : les désespérés ne peuvent qu’être heureusement surpris… et le pire n’est jamais décevant !

Ouille ! ça fait vraiment mal de penser tout ça, de penser comme ça. Mais c’est si bon… La passion déboule telle une furie dans le café, et nous nous considérons dans une sorte de stupeur, sentant le ravage de nos pauvres consciences. Pauvres de nous !

s-img-11512717738Souffrez qu’on vous fasse la leçon !
Souffrir c’est apprendre. Mesurons l’immense douleur des enfants gâtés, ayant manqué de “bonnes leçons”, assez affligeantes pour les enfermer dans un cadre imposé. Il faut buter sur un problème pour l’aborder : s’y heurter jusqu’à ce que ses contours nous soient familiers. Première leçon : il faut se heurter à quelque principe de réalité pour être réaliste. La souffrance vécue dans toute expérience est un salut. L’apprentissage est justement douloureux parce qu’il marque au fer rouge la personnalité même. La souffrance devient un critère, permettant de s’ajuster et de se reconnaître. Elle est salvatrice parce qu’elle est obligeante : c’est pour s’être brûlé déjà que l’on s’interdit certains comportements. Ainsi s’acquière la fermeté, et l’efficacité mêmes.

C’est encore paradoxal si on se récapitule : si effectivement nous avons besoin d’un espace aux limites bien rigides (un près enclos par une barrière électrique), pourquoi sortir de sa coquille qui joue déjà si bien ce rôle ?
Pourquoi partir à l’aventure sans guide, sculpter sa statue sans modèle, en acceptant déjà le péril comme nécessaire ?
En quoi le jeu en vaut-il la chandelle ?
La chèvre de Monsieur Seguin préféra risquer de sentir les crocs du loups s’enfonçant dans sa tendre chair, plutôt que de rester bêtement dans son enclos confortable. La tranquillité manque de sel, et dans le confort il n’y a plus qu’à s’endormir en attendant la mort. Il faut se réveiller, et brutalement. Or se bouger, même pour aller au charbon ou en première ligne, c’est déjà choisir de pouvoir souffrir, préférer l’horreur même à la fadeur.

s-img-115035912fs7Mais pour quoi faire ?
A quoi bon ruer dans les brancards sinon pour briser une monotonie ?
Pourquoi hurler, se mettre en danger, fournir tant d’efforts et subir tant de peines ?
Donner du piquant à la vie ne suffit pas : encore faut-il qu’elle ait un sens. Il faut alors distinguer l’énergie faisant vrombir le moteur (mais avec un fou de douleur au volant) et l’énergie canalisée, donnant un sens à la souffrance en l’utilisant délibérément. Le sage n’est pas un fou. Les fous de douleur peuvent foncer dans un mur avec la formidable force de toute leur rage de vivre… si vaine ! Sachons le, car le fait est sociologiquement avéré : des enquêtes sociologiques (*) ont montré que les personnes qui ont été violentées ont plus d’accident de la route et des troubles de santé plus fréquents ! Non, leur souffrance n’est pas salutaire, elle est plutôt mortelle !
Il y a souffrance et souffrance. Celui qui subira le mieux -et même profitera de sa souffrance pour y puiser une énergie utile, efficace, positive, sera celui qui aura bien compris qu’il faut donner un sens au pires emmerdes, pour qu’elles servent encore et toujours de leçon.

L’important n’est pas seulement de faire le difficile : l’effort consiste à surmonter, à dépasser l’accablement qui tend à dominer la personnalité même. Accepter le danger parce qu’il a un prix : celui de la réapropriation de soi, au cours de terribles expériences où il aura fallu se posséder soi-même ! L’aspect moral de l’histoire est là : “il faut en baver”, parce qu’exister se mérite. Qui peut réellement être “quelqu’un” sans avoir pu dire “je souffre”, ou “je me suis bien battu” ?
L’intérêt n’est pas de vaincre, mais avant tout de combattre, et surtout de vivre quelque défaite pour en savourer l’âpreté. Au top : se vaincre soi-même pour enfin pouvoir dire “je me suis fait maître”.

François Housset