La troisième vague des thérapies comportementales et cognitives

Les thérapies comportementales et cognitives se sont développées progressivement depuis les années cinquante. Centrées sur une approche scientifique, elles ont fait l’objet de nombreux essais cliniques qui ont validés leur efficacité.

Pour Cottraux (2004), les TCC représentent l’application de la psychologie scientifique à la pratique clinique.

Comme toutes les disciplines scientifiques, les TCC ne sont pas statiques mais sont amenées à évoluer continuellement, en fonction des données scientifiques les plus récentes.

Les chercheurs ont identifié dans l’histoire des approches comportementales et cognitives, trois grand mouvements ou « vagues » (Hayes, 2004; Hayes, Follette, & Linehan, 2004).

La première vague ; une approche comportementale.

La première vague, s’est développée en Amérique du Nord à partir des années 50, avec les travaux de Skinner (1953), Wolpe (1958) et Eysenck (1952).

L’approche comportementale repose sur l’analyse expérimentale des comportements et sur leur changement. Elle se concentre sur les comportements observables de la personne et ses interactions avec son environnement, afin de faire émerger les comportements contre-productifs et de mettre en œuvre des réponses comportementales ajustées aux situations rencontrées.

S’appuyant sur les travaux de Pavlov (1963), Skinner définit le concept de conditionnement opérant. Cette théorie s’intéresse à l’apprentissage dont résulte une action, en fonction de renforcements positifs ou négatifs qui influencent les conséquences d’une action et rendent probables la reproduction du comportement. Ainsi, les actions sont renforcées par leurs conséquences.

Les renforcements positifs (récompenses) favorisent la reproduction du comportement alors que les renforcements négatifs (punitions) entrainent un comportement d’évitement des situations aversives.

A partir de cette théorie, Skinner proposa des interventions thérapeutiques permettant de remplacer un comportement inapproprié ou problématique par un comportement mieux adapté, par le biais d’un programme de renforcement.

L’une des interventions les plus utilisées issue de ces travaux est l’exposition aux situations anxiogènes (Wolpe, 1975 ; Marks, 1987). Le principe de cette intervention consiste à confronter de manière graduelle le patient à une situation aversive, afin de lui permettre de contrôler et faire disparaître progressivement ses peurs.

Les travaux de Bandura (1977), apportèrent une nouvelle dimension à la compréhension du comportement humain en formulant l’hypothèse que les facteurs cognitifs et sociaux sont les déterminants du comportement et en introduisant la notion d’apprentissage social par observation et imitation (modeling).

Cette première vague comportementale, évolua considérablement dans les années 60-70 avec l’introduction des travaux sur le langage et les cognitions.

La deuxième vague ; l’approche cognitivo-comportementale.

Le mouvement des thérapies cognitives s’est développé à partir des années 70 avec les travaux de Beck (1979), Ellis (1999,2001), Meichenbaum (1977) et Mahoney (1995).

Selon l’approche cognitive l’évaluation que fait une personne d’une situation est largement déterminée par les représentations que l’individu élabore à partir des pensées et des croyances qui fondent sa vision du monde.

Ainsi les pensées influencent les ressentis et les comportements et en retour, les émotions influencent les cognitions.

Il s’agira pour le client d’effectuer un travail qui permettra d’examiner et de réévaluer certaines pensées et croyances dysfonctionnelles avant de développer et de tester de nouvelles modalités de pensées et de comportements plus adaptées et plus efficaces.

La psychologie cognitive décrit les relations entre conscient et inconscient en distinguant deux types de processus cognitifs : les processus automatiques et les processus contrôlés.

Les processus cognitifs automatiques, sont inconscients, rapides, sans effort, ne requièrent que peu ou pas d’attention et sont difficiles à modifier. Ils correspondent aux schémas et aboutissent aux pensées automatiques qui émergent à un niveau proche de la conscience.

Les processus cognitifs contrôlés sont conscients, lents, requièrent à la fois effort et attention et sont faciles à modifier. Ils correspondent à la pensée logique, et aboutissent au décentrement par rapport à soi.

La thérapie rationnelle-émotive d’Ellis (1962) et la thérapie cognitive de Beck (1979) proposent un modèle thérapeutique empirique né de l’observation clinique.

ABCDEF

Le processus d’intervention constitue une démarche rigoureuse qui s’appuie sur
– l’analyse fonctionnelle du problème ;
– la mise à jour des pensées automatiques, des déclencheurs et des comportements dysfonctionnels ;
– l’élaboration d’une démarche de résolution de problème, axée sur la recherche de solutions et la mise en œuvre de plans d’action.

Dans ces deux approches, la restructuration cognitive est la méthode privilégiée. Cette intervention vise à modifier les cognitions et les processus de pensée dysfonctionnels.

Pour Beck, le praticien amène le client à découvrir par lui-même ce qui est inadapté à travers un dialogue « socratique » qui a pour objet de faire émerger les distorsions cognitives, d’identifier conséquences négatives, et de modifier les pensées dysfonctionnelles par des pensées plus réalistes ou plus adéquates.

La troisième vague ; pleine conscience et acceptation.

La troisième vague des thérapies comportementales et cognitives, repose sur une approche centrée sur des principes empiriques. (Hayes, Jacobson, Follette, & Dougher, 1994).

Les thérapies de la troisième vague, développées à partir des années 90, accordent une attention particulière au contexte des phénomènes psychologiques et mettent l’accent sur les aspects émotionnels, l’acceptation psychologique et le principe de pleine conscience.
Si l’approche cognitivo-comportementale vise essentiellement à modifier les pensées irrationnelles et les émotions désagréables du client ; les TCC de la troisième vague interviennent sur la relation du client avec ses cognitions (pensées, images, croyances, souvenirs), afin de favoriser l’élargissement du répertoire comportemental de l’individu.

Elles ne cherchent pas à opérer des changements par une action directe sur les cognitions ou sur le comportement, mais adoptent plutôt des stratégies expérientielles (contextuelles) visant d’abord à changer la relation de l’individu à ses symptômes (Hayes, 2004a, 2004b).

« La troisième vague reformule et synthétise les acquis des générations précédentes de thérapie comportementale et cognitive et les applique à des domaines et à des questions qui ont dans un premier temps été traitées par d’autres orientations thérapeutiques, ce dans l’espoir de mieux les comprendre et de les traiter avec une efficacité accrue. »(Hayes,2004)

La troisième vague des thérapies comportementales et cognitives a permis le développement de programmes clés, dans le traitement de la dépression, du trouble bipolaire, des états anxieux, de la gestion du stress :
– Dialectical Behavior Therapy – DBT – ( Linehan 1993) ;
– Acceptance and Commitment Therapy – ACT – ( Hayes, Stroshal, Wilson, 1999) ,
– Mindfulness Based Cognitive Therapy – MBCT (Segal, Williams, Teasedale, 2002)
– Compassion Focus Therapy – CFT (Gilbert, 2010, 2012)

Passez à l’ACT.

Issue de recherches fondamentales sur le langage et la cognition, l’ACT ( Acceptance and Commitment Therapy ) , s’appuie sur la théorie des cadres relationnels ( Hayes et al, 2001) qui postule que le langage restreint la flexibilité en multipliant les sources d’évitement. (https://contextualscience.org)

Dans le prolongement des travaux de Skinner, l’ACT postule qu’un grand nombre de problèmes dans le vécu des personnes, provient de la non acceptation des états émotionnels douloureux et de la mise en place de stratégies de lutte et de résolution de problème pour quitter ses états douloureux.

Ainsi, les tentatives du client afin d’essayer d’échapper, d’éviter, de supprimer ou de changer les expériences ou les émotions désagréables ressenties ; réduit son répertoire émotionnel et comportemental et favorise une rigidité psychologique.

De nombreuses études ont démontré que la suppression de pensées indésirables ont pour effet d’augmenter à la fois l’intensité et la fréquence des pensées indésirables (Wenzlaff et Wegner, 2000)

D’autres études (Feldner, Zvolensky, Eifert, & Spira ; 2003) ont démontré que l’évitement expérientiel d’états émotionnels douloureux et la mise en place de stratégies de lutte et de résolution de problème, intensifie les ruminations dépressives dans une boucle d’auto-amplification.

Selon Harris (2009) « les pensées et les émotions ne sont pas le problème principal, c’est être happé par elles (fusion) et lutter contre elles (évitement) qui créent les problèmes. »

L’ACT a pour but de favoriser et de maintenir la flexibilité psychologique. La flexibilité psychologique peut être définie comme la capacité d’une personne, à être présent et ouvert à l’expérience telle qu’elle se déroule, et selon la situation entreprendre consciemment une action engagée au service de ses valeurs profondes. (Hayes, Strosahl & Wilson, 1999).

« Etre pleinement présent » est une qualité déterminante, car le seul moment où une personne peut réellement agir est dans «l’ici et maintenant ».

L’objectif de l’ACT est de développer la flexibilité psychologique du client et du praticien, afin de permettre l’émergence de compétences comportementales et ce même en présence de pensées, émotions et sensations difficiles.

L’ACT est basé sur six processus faisant l’objet de validations scientifiques: la pleine conscience, la distanciation avec les pensées, le soi comme contexte, l’acceptation, les valeurs, l’action engagée.

ACT

Le contact avec le moment présent consiste à diriger l’attention du client sur ce qui se déroule ici et maintenant dans le moment présent, à l’intérieur de lui-même et dans son environnement, afin de diminuer l’emprise des règles verbales et des conceptualisations du passé (ruminations…) ou du futur (anticipations…).

L’acceptation est une compétence qui permet de s’ouvrir aux pensées, émotions, sensations, impulsions, souvenirs, et images telles qu’elles émergent, sans chercher à les modifier ou les diminuer.

La défusion cognitive est un processus permettant au client de se distancier du contenu littéral de ses pensées pour les considérer comme des phénomènes psychologiques qui ne constituent
 pas nécessairement des expériences réelles.

Le soi comme contexte permet d’établir une connexion avec un sens de soi stable pour amener le client à faire l’expérience de soi, en train d’observer ce qui se passe, en train de faire l’expérience de…

La clarification des valeurs dans les différentes sphères de vie du client (relationnelle, professionnelle, personnelle…) est une étape essentielle pour créer une vie qui ait du sens. Semblables à l’aiguille d’une boussole, elles fournissent une direction aux actions.

L’action engagée en direction de ses valeurs ; permet au client de se maintenir en mouvement vers ses valeurs par un ensemble d’actions engagées ; tout en accueillant les expériences internes qui émergent.

ACT et Psychologie Positive.

Kashdan, Ciarrochi et al (2013) ont effectué une intégration des protocoles ACT et des recherches issues du mouvement de la Psychologie Positive. L’ACT et la Psychologie positive partagent le même but ; permettre une vie consciente orientée par les valeurs ; les objectifs les forces ; les émotions positives ; les actions engagées en direction de ses valeurs.

Selon Kashdan, Ciarrochi et Harris (2013), sept facteurs permettent aux individus, aux organisations et aux sociétés de s’épanouir.

1.) Croyances fonctionnelles au sujet de soi, des autres et du monde.
– Votre vie se caractérise t’elle par la vitalité et l’engagement ou par le poids de vos problèmes ?
– Croyez-vous que vous pouvez surmonter les obstacles pour atteindre vos objectifs ?
– Voyez-vous les difficultés que vous rencontrez comme une menace, ou comme une opportunité d’apprendre, de progresser et de grandir ?

2.) Pleine conscience.
– Avez-vous une conscience claire de vos émotions, de vos actions et des processus mentaux qui vous agissent ?
– Avez-vous la capacité de clarifier et de nommer les émotions que vous ressentez à chaque moment de votre journée ?

3.) Perspective.
– Etes vous capable de vous mettre à la place d’une autre personne pour voir et ressentir une situation avec ses yeux ?
– Etes vous capable d’observer sans juger vos expériences, telles qu’elle se déroulent, moment après moment ?

4.) Valeurs.
– Qu’est-ce qui a réellement de l’importance à vos yeux ?
– Du fond du cœur, qu’attendez-vous de la vie ?
– Que voulez-vous réellement faire de ce court passage sur la planète ?

5.) Acceptation.
– Etes vous prêt à expérimenter une certaine dose d’émotions et d’expériences douloureuses ; afin de vivre pleinement selon vos valeurs ?

6.) Attitude et comportement.
– Avez-vous la capacité d’être conscient de vos actions afin de promouvoir des actions en direction de vos valeurs ?
– Avez-vous la capacité de rebondir face à l’adversité et de persévérer en direction de vos objectifs ?
– Avez-vous la capacité d’observer et de réguler vos émotions et vos comportements ?

7.) Habiletés cognitives
– Avez-vous la capacité d’être ouvert et présent à l’expérience qui se déroule dans le moment présent afin de développer votre flexibilité psychologique ?
– Avez-vous la capacité de prendre conscience des pensées ou des émotions automatiques ou dysfonctionnelles, et de développer un état d’esprit de croissance (growth mindset)

9izio-barre_separation

Références Bibliographiques :
– ACBS site de l’Association pour une Science Comportementale Contextuelle https://contextualscience.org/act_en_francais
– Bandura A. Social learning theory. Prentice Hall, Englewood Cliffs, NJ 1977
– Beck, A. T., Rush, A. J., Shaw, B. F., & Emery, G. (1979). Cognitive therapy of depression. New York: Guilford Press.
– Beck, R., & Perkins, T. S. (2001). Cognitive content-specificity for anxiety and depression: A meta- analysis. Cognitive Therapy and Research, 25, 651–663.
– Cottraux, J. (Éd.). (2007). Thérapie cognitive et émotions : la troisième vague. France : Masson.
– Ellis, A. (1999). Dominer votre anxiété avant qu’elle ne vous domine. Canada : Les Éditions de l’Homme. Ellis, A. (2001). Overcoming destructive beliefs, feelings, and behaviors: New directions for rational emotive behavior therapy. Amherst, NY: Prometheus Books.
– Ellis, A. (1962). Reason and emotion in psychotherapy. New York: Lyle Stewart.
– Ellis, A., & Dryden, W. (1997). The practice of rational emotive behavior therapy (2nd ed.). New York: Springer.
– Hayes, S. C. (1993). Analytic goals and the varieties of scientific contextualism. In S. C. Hayes, L. J. Hayes, H. W. Reese, & T. R. Sarbin (Eds.), Varieties of scientific contextualism (pp. 11-27). Reno, NV: Context Press.
– Hayes, S. C. (2004b). Acceptance and commitment therapy, relational frame theory, and the third wave of behavioral and cognitive therapies. Behavior Therapy, 35, 639-665.
– Hayes, S. C., Strosahl, K., & Wilson, K. G. (1999). Acceptance and commitment therapy: An experiential approach to behavior change. New York: Guilford.
– Hayes, S. C., & Strosahl, K. D. (Eds.). (2005). A practical guide to acceptance and commitment therapy. New York: Springer Science.
– Ishiyama, F. I. (1987). Use of morita therapy in shyness counseling in the west: Promoting clients’ self-acceptance and action taking. Journal of Counseling & Development, 65, 547-551.
– Kabat-Zinn, J. (1990). Full catastrophe living: Using the wisdom of your body and mind to face stress, pain, and illness. New York: Delta.
– Kashdan, T.B. & Ciarrochi, J. (2013). Mindfulness, acceptance, and positive psychology: The seven foundations of well-being. New Harbinger Publications
– Linehan, M. M. (1993). Cognitive-behavioral treatment of borderline personality disorder. New York: Guilford Press.
– Mahoney, M. J. (1974). Cognition and behavior modification. Cambridge, MA: Ballinger.
– Meichenbaum, D. H. (1977). Cognitive-behavior modification: An integrative approach. New York: Plenum Press.
– Segal, Z. V., Williams, J. M. G., & Teasdale, J. D. (2001). Mindfulness-based cognitive therapy for depression: A new approach to preventing relapse. New York: Guilford.
– Skinner, B. F. (1957). Verbal behaviour. New-York: Free Press.
– Skinner, B. F. (1966). The behavior of organisms: An experimental analysis. Englewood Cliffs, NJ : Prentice- Hall.
– Teasdale, J. D., Segal, Z. V., & Williams, J. M. G. (2003). Review of mindfulness-based cognitive therapy for depression: A New approach to preventing relapse. Psychotherapy Research, 13, 123-125.
– Wolpe, J. (1958). Psychotherapy by reciprocal inhibition. Stanford University Press.